Le 19 novembre, je vais ramer pendant douze heures.
Depuis le début de cette série, j’utilise beaucoup cette image : avec un handicap, on rame parfois douze mois par an.
Mais pourquoi rame-t-on ?
Pendant longtemps, lorsqu’on parlait de handicap, la réponse semblait presque évidente : parce qu’une personne ne voit pas, n’entend pas, ne marche pas ou rencontre une difficulté particulière.
Avec les années, mon regard a changé.
Je suis aveugle.
C’est un fait.
Mais selon l’environnement dans lequel je me trouve, cette même cécité peut devenir un obstacle considérable… ou presque disparaître de l’équation.
Et c’est probablement là que commence ma manière de travailler aujourd’hui.
Tout est lié
Cette idée n’est pas née dans un bureau.
Elle s’est construite au fil des expériences, des rencontres, des engagements professionnels et associatifs.
En septembre 2023, j’étais au Village olympique pour modérer une table ronde. J’y étais pour mon travail, pour parler d’accessibilité, d’inclusion, d’expérience utilisateur et de handicap.
C’est aussi à ce moment-là que j’ai pris conscience que je pouvais déposer ma candidature pour porter la flamme olympique.
Quelques mois plus tard, je la portais à Liévin.
Et aujourd’hui, cette histoire nourrit un nouveau défi : douze heures de rameur pendant la SEEPH.
Tout est lié.
Je n’ai pas besoin que l’on fasse à ma place
J’en ai encore eu l’exemple récemment.
Pendant mon hospitalisation, j’ai participé à des ateliers sportifs.
Certaines activités n’étaient évidemment pas pensées à l’origine pour une personne qui ne voit pas.
La réponse aurait pu être : « Ce n’est pas possible. »
Ou : « On va vous proposer autre chose. »
À la place, on a cherché comment adapter.
Une consigne différente.
Un repère supplémentaire.
Une autre manière d’expliquer un mouvement.
Rien de spectaculaire.
Et c’est justement ce qui m’intéresse.
L’inclusion réussie est parfois celle que l’on finit par ne plus remarquer.
Je n’avais pas besoin que quelqu’un fasse du sport à ma place.
J’avais besoin que l’environnement me permette de pratiquer avec les autres.
C’est vrai partout
Prenons un document inaccessible.
On pourrait considérer que mon problème est de ne pas pouvoir le lire.
On peut aussi se demander pourquoi le document a été conçu de telle manière qu’une partie de ses destinataires ne puisse pas y accéder.
Prenons un trajet.
Une réunion.
Un musée.
Un site Internet.
Un entretien d’embauche.
Une salle de spectacle.
À chaque fois, la même question peut être posée :
où se situe réellement la difficulté ?
Chez la personne ?
Dans l’environnement ?
Dans l’information ?
Dans l’organisation ?
Ou dans l’interaction entre tout cela ?
Cette question a profondément transformé ma manière de penser l’accessibilité.
Mon métier s’est construit là
Depuis dix ans, j’interviens auprès d’entreprises, de collectivités, d’associations et de structures culturelles.
J’aurais pu devenir celui qui explique aux autres ce que vivent « les personnes handicapées ».
Je m’en méfie énormément.
Je connais très bien une expérience du handicap : la mienne.
Elle me donne des clés.
Elle ne me donne pas les clés de tout le monde.
Mon travail consiste donc moins à apporter une vérité qu’à créer les conditions pour observer, écouter, comprendre et expérimenter.
C’est aussi pour cela que j’aime travailler avec les personnes directement concernées.
Parce qu’une norme peut être respectée et produire une mauvaise expérience.
Parce qu’une solution pensée avec les meilleures intentions peut ne répondre à aucun besoin réel.
Et parce qu’un détail apparemment insignifiant peut parfois changer complètement une expérience.
L’accessibilité ne commence pas avec une rampe
Elle ne commence pas davantage avec une canne blanche, un fauteuil roulant ou un pictogramme.
Elle commence beaucoup plus tôt.
Dans la manière dont on imagine un service.
Dont on écrit une information.
Dont on accueille quelqu’un.
Dont on recrute.
Dont on organise un espace.
Dont on communique.
Et surtout dans une question assez simple :
qui risque-t-on d’oublier ?
Cette question dépasse largement le handicap.
Une organisation plus compréhensible peut aider une personne déficiente intellectuelle, mais également quelqu’un qui maîtrise mal le français.
Une information mieux structurée peut être indispensable à une personne utilisant un lecteur d’écran et plus confortable pour tout le monde.
Un environnement professionnel capable de s’adapter à une personne handicapée sera peut-être également plus attentif à un salarié confronté à une difficulté temporaire, familiale ou psychologique.
Les besoins ne sont pas identiques.
Mais les environnements dialoguent avec eux.
C’est là qu’est née la Perma’Inclusion
J’ai fini par mettre un nom sur cette manière de regarder les choses : la Perma’Inclusion.
L’idée n’est pas de créer une nouvelle méthode miracle.
Elle part d’une conviction beaucoup plus simple :
tout est lié.
Le handicap.
La santé mentale.
L’emploi.
L’autonomie.
La mobilité.
La culture.
La communication.
L’environnement.
Nous pouvons traiter chacun de ces sujets séparément.
Mais dans une vie, ils ne le sont jamais complètement.
Une difficulté de transport peut empêcher d’accéder à un emploi.
Un emploi inaccessible peut fragiliser l’autonomie.
Une perte d’autonomie peut avoir des conséquences sur la santé mentale.
Et une santé mentale fragilisée peut, à son tour, rendre tout le reste plus difficile.
Nous pouvons continuer à réparer chaque conséquence séparément.
Ou commencer à regarder l’écosystème.
Le 19 novembre, je ne ramerai donc pas contre mon handicap
Je ramerai pendant douze heures.
Mais le message du défi n’est certainement pas : « Regardez ce qu’un aveugle est capable de faire. »
Ce serait même presque l’inverse de ce que j’essaie de défendre.
Je ne veux pas démontrer qu’avec suffisamment de volonté, chacun peut dépasser son handicap.
La volonté individuelle ne rend pas un document accessible.
Elle ne transforme pas un recruteur.
Elle ne fait pas apparaître un aménagement de poste.
Elle ne rend pas un transport utilisable.
Elle ne supprime pas les préjugés.
Le 19 novembre, si je rame pendant douze heures, c’est justement pour déplacer la question.
Au lieu de demander sans cesse aux personnes handicapées comment elles réussissent à surmonter les obstacles, nous pourrions peut-être commencer par nous demander :
pourquoi leur demandons-nous encore d’en surmonter autant ?
C’est probablement cela, au fond, mon métier.
Ne pas apprendre aux personnes à ramer plus fort.
Essayer de comprendre pourquoi elles rament autant.
