Le 19 novembre, je vais passer douze heures sur un rameur.
Le titre du défi est volontairement provocateur : « Les handicapés : qu’est-ce qu’on rame ! »
Mais derrière le jeu de mots, il y a une question très sérieuse : pourquoi faut-il encore dépenser autant d’énergie pour accéder à des choses qui devraient être ordinaires ?
Travailler. Se déplacer. Comprendre une information. Participer à un événement. Utiliser un service. Entrer dans un lieu. Être autonome.
Dans les deux premiers articles de cette série, j’ai raconté mon parcours professionnel puis près de vingt années d’engagement.
Pour ce troisième volet, j’ai envie de parler de ce que toutes ces expériences ont progressivement changé dans ma manière de travailler.
L’accessibilité ne commence pas avec une solution
Lorsque l’on parle de handicap, nous avons souvent le réflexe de chercher immédiatement une réponse.
Une rampe.
Un ascenseur.
Un document accessible.
Une audiodescription.
Une procédure.
Ces réponses sont évidemment nécessaires.
Mais avant de chercher une solution, il faut peut-être commencer par comprendre le problème.
Et surtout comprendre la personne qui le rencontre, l’environnement dans lequel elle évolue et les interactions entre les deux.
C’est là que mon expérience personnelle, mes engagements et mon parcours professionnel finissent par se rejoindre.
Je ne veux pas faire « à la place de »
Être aveugle ne fait pas de moi un expert de tous les handicaps.
Et même concernant la déficience visuelle, mon expérience reste la mienne.
C’est précisément pour cela que, dans mon travail, j’accorde autant d’importance aux personnes concernées.
Observer.
Écouter.
Faire tester.
Confronter les usages.
Accepter qu’une solution parfaite sur le papier ne fonctionne pas dans la vraie vie.
Puis recommencer.
L’inclusion devient beaucoup plus intéressante lorsque l’on cesse de la penser pour les personnes et que l’on commence à la construire avec elles.
Un problème est rarement isolé
Prenons l’emploi.
On pourrait penser qu’il suffit de rendre un poste de travail accessible.
Mais que se passe-t-il si le candidat n’a pas pu accéder correctement à l’offre ?
Si le processus de recrutement lui-même crée une barrière ?
Si les transports rendent le trajet extrêmement compliqué ?
Si les outils numériques ne sont pas utilisables ?
Si le collectif de travail n’a jamais été sensibilisé ?
Si la personne dépense tellement d’énergie à contourner tous ces obstacles qu’il ne lui en reste plus suffisamment pour le reste ?
On comprend alors que le problème n’est plus seulement « le handicap ».
Il se trouve dans les interactions.
C’est cette logique qui nourrit ce que j’appelle aujourd’hui la Perma’Inclusion : regarder l’inclusion comme un écosystème plutôt que comme une succession de cases à cocher.
Faire autrement plutôt que faire davantage
Ces dernières années, j’ai travaillé avec des entreprises, des collectivités, des acteurs du transport, des structures culturelles et des associations.
Les contextes changent.
Les difficultés aussi.
Mais une question revient souvent :
comment rendre les choses réellement utilisables sans créer une usine à gaz supplémentaire ?
La réponse n’est pas toujours d’ajouter.
Parfois, il faut simplifier.
Changer un mot.
Modifier un parcours.
Déplacer une information.
Former une équipe.
Tester avec les personnes concernées.
Ou simplement accepter de regarder une situation depuis un autre point de vue.
Le 19 novembre, le rameur sera aussi une métaphore
Douze heures à ramer sans avancer d’un mètre.
Difficile de trouver une meilleure image de certaines situations vécues par les personnes handicapées.
On peut fournir énormément d’efforts et rester exactement au même endroit parce que l’environnement n’a pas été pensé pour nous.
Le défi du 19 novembre parlera d’emploi, mais pas seulement.
Il parlera de cette énergie invisible dépensée quotidiennement pour contourner des obstacles qui pourraient parfois être supprimés très simplement.
Mon métier, finalement, consiste souvent à essayer de repérer ces obstacles avant qu’ils ne deviennent des murs.
Et à réunir les bonnes personnes pour imaginer autre chose.
Tout est lié
Mon parcours professionnel nourrit mes engagements.
Mes engagements nourrissent ma manière de travailler.
Mon handicap influence évidemment mon regard, sans le résumer.
Mes erreurs m’obligent à ajuster.
Les personnes rencontrées déplacent mes certitudes.
Et chaque terrain apporte de nouvelles questions.
C’est probablement pour cela que je reviens toujours à la même phrase :
tout est lié.
Le 19 novembre, je ramerai pendant douze heures.
Mais si ce défi peut contribuer à une chose, j’aimerais que ce soit précisément celle-ci :
nous demander collectivement comment faire pour que, demain, certaines personnes aient un peu moins besoin de ramer.