Nicolas Karasiewicz lors du relais de la flamme olympique à Liévin le 3 juillet 2024

J’ai beaucoup ramé avant de porter la flamme

Avant de porter la flamme olympique, j’ai beaucoup ramé.

Et pour une fois, je ne parle pas du rameur.

Je parle de ces années où chercher un emploi ressemblait parfois à une activité professionnelle à temps plein. Sans salaire, évidemment. Il ne faudrait quand même pas exagérer.

Avant 2016, j’ai envoyé environ 2 500 candidatures.

J’ai passé près de 900 entretiens d’embauche.

Ces chiffres paraissent presque absurdes lorsque je les écris aujourd’hui.

Neuf cents entretiens.

Neuf cents fois où il faut se présenter. Expliquer son parcours. Parler de ses compétences. Répondre aux mêmes questions. Essayer de convaincre.

Et parfois, avant même de pouvoir parler de ce que l’on sait faire, devoir répondre à une autre question :

Comment allez-vous faire puisque vous êtes aveugle ?

Dix ans plus tard, je suis toujours là.

J’ai créé mon entreprise. J’ai travaillé avec de grands groupes, des collectivités, des ministères, des structures culturelles et des acteurs de l’économie sociale et solidaire.

J’ai transformé une partie de mon expérience en engagements.

J’ai écrit un livre.

J’ai développé des projets artistiques.

J’ai connu aussi les détours, les erreurs, les addictions, les hospitalisations et les moments où il a fallu recommencer.

Et le 19 novembre prochain, je vais passer douze heures sur un rameur pour parler de handicap et d’emploi.

Le titre du défi ?

« Les handicapés : qu’est-ce qu’on rame ! »

Pour quelqu’un qui a passé une bonne partie de sa vie professionnelle à ramer, le choix de l’appareil manque légèrement de subtilité.

Mais justement.

2 500 candidatures

Un chiffre ne raconte jamais complètement une histoire.

2 500 candidatures, cela pourrait simplement signifier que j’étais particulièrement mauvais pour rédiger des lettres de motivation.

Ce qui, statistiquement, reste une hypothèse à ne pas totalement écarter.

Mais derrière ce chiffre, il y avait surtout une volonté assez simple :

travailler.

Je ne cherchais pas un emploi extraordinaire.

Je voulais simplement avoir la possibilité de montrer ce que je savais faire.

Comme beaucoup de personnes handicapées, j’ai pourtant découvert qu’entre la candidature et la compétence se glissait parfois un troisième personnage.

Le handicap.

Et lui avait une fâcheuse tendance à prendre beaucoup de place dans la conversation.

900 entretiens

Arriver jusqu’à l’entretien était déjà une victoire.

Puis venait le moment de la rencontre.

Et avec elle, les questions.

Certaines étaient parfaitement légitimes.

Comment utilisez-vous un ordinateur ?

Comment allez-vous vous déplacer ?

De quels aménagements avez-vous besoin ?

D’autres étaient parfois plus surprenantes.

Je me souviens notamment de cette fin d’entretien.

La discussion se termine. Le recruteur se lève et me dit très naturellement :

« Je vais vous raccompagner au parking. »

J’étais aveugle en entrant dans son bureau.

Je l’étais toujours en sortant.

Et, détail assez pratique, je n’étais évidemment pas venu en voiture.

Avec le recul, l’anecdote me fait sourire.

Mais elle raconte aussi quelque chose.

Le handicap peut parfois prendre tellement de place dans l’esprit de notre interlocuteur qu’il fait oublier une chose toute simple : regarder la personne qui se trouve devant lui et comprendre sa réalité.

Je ne reproche pas aux recruteurs d’avoir eu des interrogations. Le handicap peut soulever des questions très concrètes et il faut pouvoir y répondre.

Ce qui devient plus problématique, c’est lorsque la question « comment va-t-il faire ? » arrive avant « qu’est-ce qu’il sait faire ? ».

Parce qu’à ce moment-là, on n’évalue plus seulement un candidat.

On commence à évaluer un risque.

En 2016, une autre porte s’est ouverte

Après toutes ces candidatures et tous ces entretiens, j’aurais pu continuer.

J’ai choisi une autre voie.

En 2016, j’ai été accompagné par Ticket for Change pour créer mon entreprise.

Et avant même de parler d’entrepreneuriat, de modèle économique ou de chiffre d’affaires, je garde surtout de ces six mois le souvenir d’une aventure humaine extraordinaire.

Des rencontres.

Des idées.

Des personnes qui avaient envie de construire.

Et cette sensation nouvelle que l’on ne me demandait plus seulement d’entrer dans une case existante.

On m’invitait à imaginer la mienne.

Mon premier pitch d’entrepreneur s’est d’ailleurs déroulé dans un endroit plutôt symbolique : la Maison de la Radio, devant environ 800 personnes.

Je m’en souviens encore.

Quand on a passé des années assis devant des recruteurs à essayer de démontrer que l’on peut travailler, se retrouver debout devant 800 personnes pour expliquer ce que l’on veut construire produit un léger changement de perspective.

Ce jour-là, j’étais déjà passé de l’autre côté.

Je n’attendais plus seulement que quelqu’un m’accorde une place.

J’étais en train d’en construire une.

Dix ans à entreprendre autrement

En 2026, cela fait donc dix ans.

Dix années d’entrepreneuriat.

Écrites comme cela, elles pourraient donner l’impression d’une trajectoire parfaitement construite.

Elle ne l’a évidemment pas été.

Il y a eu des changements de direction. Des projets abandonnés. Des périodes de doute. Des réussites. Des rencontres extraordinaires. Des décisions que je reprendrais demain.

Et quelques autres auxquelles je conseillerais volontiers de rester tranquillement dans le passé.

Mais ces dix années m’ont aussi permis d’intervenir auprès d’organisations extrêmement différentes.

Des grands groupes comme Worldline ou Boulanger.

Le ministère de la Transition écologique.

Keolis.

Des structures culturelles.

Des collectivités.

Des petites entreprises.

Des associations.

Des environnements différents, des métiers différents, des problématiques différentes.

Avec, derrière tout cela, une conviction qui s’est progressivement construite : le handicap n’est pas seulement une question concernant « les personnes handicapées ».

Il interroge nos façons de recruter, de communiquer, de concevoir des services, de travailler ensemble et, finalement, de regarder les autres.

Ces expériences ont progressivement façonné ma manière de travailler.

Nous y reviendrons dans un autre article de cette série.

Parce qu’entre-temps, il y a eu la vie

Dix ans, ce n’est pas seulement une carrière professionnelle.

Il y a eu la famille.

Le handicap.

Les addictions.

La santé mentale.

Les hospitalisations.

Les chutes.

La reconstruction.

Et cette nécessité, plusieurs fois, de repartir.

Mon parcours professionnel n’a jamais existé indépendamment de tout cela.

Longtemps, j’aurais probablement raconté ces histoires séparément.

Aujourd’hui, je sais qu’elles ne le sont pas.

Tout est lié.

Du micro à la flamme

Et puis il y a eu une autre histoire.

En septembre 2023, j’ai eu la chance d’animer une conférence autour du sport et de l’innovation au Village olympique.

Une fois encore, j’étais passé de l’autre côté du micro et de la scène.

Dans le cadre du relais de la flamme olympique, des personnes en situation de handicap étaient recherchées pour faire partie des porteurs.

Ma candidature a été proposée.

Puis retenue.

Quelques mois plus tard, quelque chose d’assez improbable allait donc se produire.

Le 3 juillet 2024, à Liévin

Ce jour-là, j’ai eu l’immense privilège de porter la flamme olympique à Liévin.

Et pas n’importe où.

Sur ma terre natale.

Dans le bassin minier.

Il y avait quelque chose de profondément particulier à vivre ce moment précisément là.

Quelques années auparavant, j’avais passé des centaines d’entretiens à essayer de convaincre quelqu’un de ce dont j’étais capable.

Cette fois, on m’avait confié l’un des symboles les plus connus au monde.

Mais ce que je garde de cette journée ne tient pas uniquement à la flamme.

Ma cousine et ma petite-cousine étaient présentes.

Et c’est Mathilde qui m’a guidé pendant ce moment hors du temps.

Ma sœur et ma mère, elles, étaient en vacances en Pologne. Elles ont donc suivi tout cela à distance.

J’aime beaucoup ce détail.

Parce que les grandes images publiques sont souvent faites de toutes petites histoires privées.

Sur les photos, on voit un homme portant la flamme olympique.

Moi, je me souviens aussi de ma famille.

De Mathilde à mes côtés.

Du bassin minier.

De l’endroit d’où je viens.

Et de tout ce qui s’était passé entre le jeune homme qui envoyait candidature après candidature et celui qui se retrouvait là, une flamme à la main.

Je ne raconte pas cela comme une revanche.

Je n’ai aucune envie de dresser la liste des recruteurs qui ne m’ont pas embauché pour aller courir devant leurs fenêtres avec une torche.

D’abord parce que ce serait légèrement inquiétant.

Ensuite parce que ce n’est pas le sujet.

Porter cette flamme n’a pas effacé les refus.

Elle n’a pas transformé les difficultés en réussites.

Et elle n’est certainement pas la démonstration que « quand on veut, on peut ».

Je me méfie beaucoup de cette phrase.

Une trajectoire est toujours plus compliquée que cela.

Mais cette photo raconte quelque chose auquel je tiens :

une trajectoire ne se résume jamais à l’endroit où elle semblait bloquée.

Le 19 novembre, je vais recommencer à ramer

Cette fois, volontairement.

Pendant douze heures.

À l’occasion de la Semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées, je vais relever un défi dont le nom assume pleinement le jeu de mots :

« Les handicapés : qu’est-ce qu’on rame ! »

Après 2 500 candidatures, 900 entretiens et dix années d’entrepreneuriat, je crois pouvoir revendiquer une certaine expérience du sujet.

Cette fois au moins, lorsque je ramerai, ce sera volontaire.

Derrière l’humour, le sujet est évidemment beaucoup plus sérieux.

L’emploi des personnes handicapées ne peut pas se résumer à quelques jours de sensibilisation par an.

Il parle de compétences.

D’autonomie.

D’accessibilité.

De recrutement.

De représentations.

De confiance.

De santé mentale aussi.

Et surtout de la place que nous laissons réellement aux personnes pour essayer, apprendre, travailler, évoluer et parfois se tromper.

Comme tout le monde.

Je ne veux pas devenir un exemple

Il y a un piège dans ce genre de récit.

Celui de terminer en expliquant que, puisque j’ai réussi à entreprendre, à travailler avec de grandes organisations ou à porter une flamme olympique, tout serait finalement une question de volonté.

Je n’y crois pas.

La volonté compte.

Mais elle ne rend pas un site accessible.

Elle ne transforme pas un recruteur.

Elle ne finance pas un aménagement.

Elle ne supprime pas une discrimination.

Et elle ne fait pas disparaître les conséquences d’un environnement qui n’a pas été pensé pour tout le monde.

Je n’ai donc aucune envie de raconter mon parcours comme la démonstration qu’avec suffisamment de courage chacun peut y arriver.

Ce serait faux.

Et profondément injuste pour celles et ceux qui continuent de se heurter à des obstacles bien réels.

Mon histoire raconte autre chose.

Elle raconte que nous pouvons parfois être obligés de déployer une énergie considérable simplement pour atteindre une ligne de départ que d’autres franchissent sans même la remarquer.

Et c’est précisément cela qui mérite d’être interrogé.

Pourquoi je raconte tout cela ici

Cet article ouvre une série.

Parce que ces 2 500 candidatures, ces 900 entretiens et ces dix années d’entrepreneuriat ne racontent pas seulement mon quotidien.

Ils expliquent aussi une partie de mes engagements.

Ils ont nourri la création d’Un œil sur le monde.

Ils ont façonné mon métier et ma manière de travailler.

Ils se retrouvent jusque dans ce que j’écris, ce que je chante, ce que j’enregistre et ce que j’essaie aujourd’hui de construire sur scène.

Nous allons donc regarder cette même histoire depuis plusieurs endroits.

Mon quotidien. Mes engagements. Mon approche. Mes créations.

Aujourd’hui, je voulais simplement commencer par le point de départ.

Un homme qui voulait travailler.

Qui a envoyé environ 2 500 candidatures.

Passé près de 900 entretiens.

Puis entrepris pendant dix ans.

Un homme qui, entre-temps, a eu l’immense privilège de porter la flamme olympique sur la terre où il est né.

Et qui, le 19 novembre, va monter sur un rameur pendant douze heures.

Finalement, certaines métaphores sont tellement insistantes qu’il vaut mieux arrêter de lutter contre elles.

Oui, j’ai beaucoup ramé.

Mais je continue d’avancer.

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