Le 19 novembre, je vais ramer pendant douze heures.
Le défi porte un nom volontairement provocateur :
« Les handicapés : qu’est-ce qu’on rame ! »
Il parlera d’emploi, de handicap, d’accessibilité et de toutes ces barrières qui demandent parfois une énergie considérable simplement pour pouvoir avancer.
Dans le premier article de cette série, je racontais les quelque 2 500 candidatures, les près de 900 entretiens, les dix années d’entrepreneuriat et cet improbable chemin qui m’a conduit, le 3 juillet 2024, à porter la flamme olympique à Liévin.
Mais cette histoire possède une autre dimension.
Parce que depuis longtemps, lorsque quelque chose m’arrive individuellement, j’ai cette drôle de manie de me demander :
Qu’est-ce qu’on peut en faire collectivement ?
Et cette histoire n’a pas commencé hier.
En 2008, j’avais déjà envie d’agir
J’avais 21 ans lorsque, avec un ami déficient visuel, nous avons créé une première association.
Elle s’appelait Un Nouveau Regard.
Le nom disait déjà beaucoup de ce que nous voulions faire : parler de déficience visuelle, lutter contre les préjugés et essayer de faire évoluer le regard porté sur le handicap.
Je n’avais évidemment pas toutes les réponses.
Je ne les ai toujours pas, d’ailleurs.
Mais une conviction commençait à apparaître : vivre personnellement une situation donne une expérience particulière. Et cette expérience peut devenir autre chose qu’une histoire individuelle.
Elle peut servir.
Elle peut interpeller.
Elle peut contribuer à faire évoluer les choses.
Puis il y a eu Aux 4 Sens
En 2015, avec un autre ami, j’ai retenté l’aventure associative.
Cette fois, l’association s’appelait Aux 4 Sens.
Notre ambition était assez importante : ouvrir un restaurant dans le noir dans la métropole lilloise.
Le projet n’est finalement pas devenu ce que nous avions imaginé.
Pendant longtemps, j’aurais probablement rangé cela dans la catégorie des échecs.
Aujourd’hui, je regarde les choses autrement.
Un projet qui n’aboutit pas n’est pas nécessairement une histoire inutile.
Il reste les rencontres.
Les erreurs.
Ce que l’on découvre sur les autres.
Ce que l’on découvre sur soi.
Les compétences que l’on acquiert.
Et parfois une idée qui réapparaît plusieurs années plus tard sous une forme complètement différente.
J’essaie désormais de considérer mes échecs comme des expériences à transformer.
Ce n’est pas une formule magique.
Cela n’empêche ni la déception ni les conséquences.
Mais cela évite peut-être qu’un point final le reste définitivement.
Apprendre aussi auprès des autres
Mon engagement autour de l’accessibilité s’est ensuite poursuivi sous d’autres formes.
J’ai notamment été chargé de communication pour l’AFPAPH, l’Association Française des Professionnels pour l’Accessibilité aux Personnes Handicapées.
J’ai également été pendant plusieurs années correspondant de l’APHPP sur mon territoire.
Ces expériences m’ont permis de regarder le handicap autrement.
Plus seulement depuis ma propre situation de personne aveugle.
Mais à travers les professionnels, les associations, les institutions, les politiques publiques, les entreprises et surtout les personnes concernées elles-mêmes.
Parce qu’il y a une chose dont je suis aujourd’hui certain :
mon expérience du handicap me donne une expertise sur mon expérience. Pas sur celle de toutes les personnes handicapées.
Cela oblige à écouter.
À confronter les points de vue.
Et parfois à accepter que deux personnes vivant apparemment la même situation puissent avoir des besoins ou des opinions radicalement différents.
Et puis la vie s’est invitée dans l’engagement
Raconter presque vingt années d’engagement comme une belle ligne droite serait très pratique.
Ce serait également faux.
Entre 2008 et aujourd’hui, il s’est passé beaucoup de choses.
Il y a eu des projets qui ont fonctionné.
D’autres qui se sont arrêtés.
Des rencontres extraordinaires.
Des conflits.
Des erreurs.
Des problèmes de santé.
Des addictions.
L’alcool.
Des hospitalisations.
Des périodes pendant lesquelles continuer à avancer professionnellement ou associativement devenait secondaire face à quelque chose de beaucoup plus élémentaire :
essayer de me reconstruire.
Je ne veux plus séparer artificiellement ces différentes parties de mon histoire.
Parce qu’elles se sont influencées les unes les autres.
Mes fragilités n’annulent pas mes engagements.
Mes engagements n’effacent pas mes fragilités.
Mes réussites ne font pas disparaître mes erreurs.
Et mes erreurs n’effacent pas tout ce que j’ai pu construire.
C’est beaucoup moins confortable qu’une belle histoire de résilience.
Mais c’est beaucoup plus vrai.
Il y a aussi les critiques
S’engager publiquement signifie aussi s’exposer.
Au fil des années, j’ai reçu des critiques.
Certaines étaient justifiées.
Certaines m’ont obligé à réfléchir ou à remettre en question ma manière de faire.
Et puis il y en a eu d’autres.
Des paroles malveillantes.
Des attaques personnelles.
Et, encore aujourd’hui, des accusations graves circulent parfois à mon sujet, notamment autour de ma gestion associative, de mes addictions ou même de prétendues conséquences judiciaires.
Je pourrais consacrer énormément d’énergie à répondre à chaque personne, à chaque phrase et à chaque rumeur.
Je pourrais aussi laisser ces paroles décider de ce que j’ai encore le droit de faire.
J’ai choisi de continuer.
Cela ne signifie pas ignorer toute critique.
Bien au contraire.
Lorsqu’une critique est fondée, il faut pouvoir l’entendre.
Lorsqu’une erreur a été commise, il faut pouvoir la reconnaître.
Mais reconnaître ses erreurs et accepter la contradiction ne signifie pas devoir accepter que d’autres écrivent votre histoire à votre place.
Aujourd’hui, Un œil sur le monde
Toutes ces expériences ont progressivement conduit à ce qui est aujourd’hui Un œil sur le monde.
Je n’ai pas créé cette association parce que j’aurais enfin trouvé la formule parfaite.
Je l’ai créée avec presque vingt années d’expériences supplémentaires.
Et donc probablement avec davantage de questions qu’en 2008.
Nous parlons de handicap.
D’accessibilité.
De santé mentale.
D’autonomie.
De culture.
D’emploi.
De communication.
De la manière dont les personnes vivent réellement les dispositifs que nous imaginons parfois pour elles.
À première vue, cela peut sembler très large.
Pour moi, cela raconte pourtant une seule chose :
tout est lié.
Mon expérience individuelle peut nourrir le collectif
C’est probablement la conviction qui a le moins changé depuis mes 21 ans.
Je ne pense pas que mon histoire soit un modèle.
Je ne souhaite pas davantage devenir le porte-parole de toutes les personnes aveugles, de toutes les personnes confrontées à une addiction ou de toutes les personnes handicapées.
Je peux simplement parler de ce que je connais.
Écouter ce que vivent les autres.
Mettre des personnes autour d’une table.
Expérimenter.
Me tromper.
Recommencer.
Et essayer de transformer ce que nous apprenons en quelque chose d’utile.
C’est aussi pour cela que je continue à m’engager.
Le 19 novembre, je ramerai donc encore
Pendant douze heures.
Cette fois, ce sera volontaire.
Et probablement douloureux au bout d’un certain nombre d’heures.
Mais ce rameur raconte finalement assez bien ces presque vingt années.
J’ai avancé.
Je me suis parfois épuisé.
J’ai pris de mauvaises directions.
J’ai dû m’arrêter.
J’ai recommencé.
Certaines expériences sont devenues des réussites.
D’autres sont restées des blessures.
Et quelques échecs ont fini par devenir des ressources.
Je ne sais pas où tout cela conduira.
Mais je sais pourquoi je continue.
Parce que je reste convaincu que ce que nous traversons individuellement peut parfois devenir utile collectivement.
Et peut-être que s’engager commence simplement là.
Transformer ce que l’on vit plutôt que le laisser nous définir.
