Carnet et feuilles manuscrites sur une scène sombre, reliés par une onde lumineuse à un microphone éclairé

Une histoire ne se raconte pas qu’une fois

J’ai commencé par écrire.

Puis j’ai chanté.

J’ai allumé un micro.

Et maintenant, j’ai envie de monter sur scène.

Vu de l’extérieur, cela pourrait ressembler à quatre projets différents.

Un livre. Des chansons. Un podcast. Un spectacle.

À ce rythme-là, il ne me manque probablement plus qu’une comédie musicale et une collection de mugs pour commencer à inquiéter sérieusement mon entourage.

Pourtant, je n’ai jamais vraiment eu l’impression de multiplier les projets. J’ai plutôt l’impression de tourner autour de la même histoire, de l’observer sous différents angles et de chercher différentes manières de la raconter.

Parce qu’une histoire ne se raconte pas de la même manière avec des mots, une mélodie, une voix ou un public assis devant soi.

Écrire pour remettre les choses dans l’ordre

Mon livre, Il n’y a pas d’ombre sans lumière, est probablement l’endroit où tout cela apparaît le plus clairement.

Écrire un livre oblige à revenir en arrière. À ouvrir certaines portes. À retrouver des souvenirs que l’on avait soigneusement rangés dans un endroit où, théoriquement, personne ne devait venir les chercher.

Et puis à essayer de comprendre. Pas seulement ce qui s’est passé. Mais ce que l’on en fait.

Dans mon cas, il y avait beaucoup de matière : le handicap, les addictions, la santé mentale, les chutes, les hospitalisations, la famille, les rencontres, les projets, la reconstruction.

Et cette étrange capacité que possède la vie à mélanger tout cela sans jamais demander notre autorisation.

Écrire m’a obligé à créer du lien entre des événements que j’avais longtemps regardés séparément.

Avec le recul, c’est probablement déjà là que se trouvait cette idée qui traverse aujourd’hui beaucoup de mes projets : tout est lié.

Mais écrire permet aussi quelque chose d’assez particulier. On peut revenir sur une phrase. L’effacer. La réécrire. La laisser reposer. La relire trois jours plus tard et se demander avec une certaine inquiétude pourquoi elle nous paraissait brillante à deux heures du matin.

L’écriture laisse du temps. Et parfois, lorsque l’on raconte des choses difficiles, ce temps est précieux.

Il y a des choses que je préfère chanter

Et puis il y a la musique.

Elle occupe une place différente, parce qu’une chanson ne demande pas forcément d’expliquer. Elle peut simplement faire ressentir.

Certaines choses que je pourrais développer pendant plusieurs pages tiennent parfois dans une phrase, une mélodie ou quelques secondes de silence.

C’est probablement pour cela que j’écris des chansons depuis longtemps. Elles parlent de ce que je traverse, de ce que j’aime, de ce que je perds, de ce que j’espère.

Certaines parlent de famille. D’autres de fragilité. D’amour. De reconstruction.

De ce fameux verre que j’ai longtemps regardé de beaucoup trop près avant d’essayer de comprendre s’il était à moitié vide, à moitié plein… ou s’il valait mieux simplement le poser.

La chanson autorise aussi quelque chose que l’écriture autobiographique rend parfois plus difficile : elle brouille les frontières.

Une émotion très personnelle peut devenir celle de quelqu’un d’autre. Celui qui écoute n’a pas besoin de connaître toute mon histoire. Il peut y déposer la sienne.

On part de quelque chose d’intime. Puis, à un moment, cela ne nous appartient plus complètement.

Allumer le micro quand l’histoire n’est pas terminée

Le podcast est arrivé autrement.

Sortir de l’ombre — Journal d’une renaissance ne raconte pas exactement la même chose que mon livre. Ou plutôt, il ne le raconte pas depuis le même endroit.

Un livre regarde beaucoup dans le rétroviseur. Le podcast, lui, regarde davantage par le pare-brise.

Et parfois il faut reconnaître que la visibilité n’est pas excellente.

J’ai commencé à enregistrer ces épisodes dans une période particulière de mon parcours, avec une idée très simple : raconter.

Quelques minutes. Une journée. Une réflexion. Un atelier. Une rencontre. Une phrase entendue quelque part. Une question qui continue de tourner.

Avec ce repère qui accompagne les épisodes : Jour X sans alcool. Jour X ici.

Parce que je ne raconte plus uniquement quelque chose que j’ai traversé. Je raconte aussi quelque chose que je suis en train de traverser.

Je ne connais pas toujours la conclusion lorsque j’allume le micro. Et c’est précisément ce qui m’intéresse.

Le podcast devient une sorte de carnet de bord sonore. Pas celui d’un homme qui aurait trouvé toutes les réponses. Plutôt celui de quelqu’un qui apprend progressivement à poser de meilleures questions.

Et maintenant, monter sur scène

Puis une autre envie est arrivée. La scène.

J’ai appelé ce projet Illuminé — Un spectacle à voir les yeux fermés.

Rien que le titre résume assez bien mon goût pour les contradictions.

Un aveugle qui propose aux spectateurs de fermer les yeux pour mieux voir certaines choses. Il fallait probablement que cela arrive un jour.

Mais le spectacle introduit quelque chose de complètement différent dans mon travail de création.

Dans un livre, le lecteur est ailleurs. Dans une chanson ou un podcast, l’auditeur peut écouter seul.

Sur scène, impossible de faire semblant.

Le public est là. Je suis là. Et quelque chose se passe entre les deux.

Ou ne se passe pas.

Ce qui est légèrement plus angoissant.

Ne pas seulement raconter le handicap

Je pourrais monter sur scène et raconter des anecdotes sur la cécité. Il y en a suffisamment. Certaines sont drôles. D’autres beaucoup moins.

Et il y aura forcément du handicap dans ce spectacle, parce qu’il fait partie de mon quotidien.

Mais je n’ai pas envie que Illuminé soit simplement « le spectacle d’un aveugle ».

Pas plus que je n’ai envie que mes chansons deviennent « les chansons d’un aveugle », ou que mon livre soit réduit au récit d’un homme handicapé.

Ma canne blanche donne déjà suffisamment d’informations avant même que j’aie ouvert la bouche.

La création me permet justement d’aller voir derrière.

Parler de fragilité. De relations. D’addictions. De paternité. De nos contradictions.

De cette incroyable faculté que nous avons tous à savoir parfaitement ce qu’il faudrait faire tout en faisant parfois exactement l’inverse.

Bref. Parler de choses assez humaines.

Fermez les yeux

Il y a néanmoins quelque chose que la scène me permet et que les autres formes ne permettent pas de la même manière : faire vivre une expérience.

Dans Illuminé, j’ai envie de jouer avec les perceptions. Avec les sons. Avec les silences. Avec l’imagination.

Et notamment avec cette proposition : fermer les yeux.

Pas pour « devenir aveugle pendant cinq minutes ».

On ne comprend évidemment pas la cécité en fermant les yeux quelques instants. Pas davantage que l’on comprend une vie entière en testant une paire de lunettes occultantes.

Ce qui m’intéresse est ailleurs.

Lorsque l’on retire momentanément la vue, l’attention se déplace. On écoute différemment. On imagine davantage. On remarque parfois un son qui était déjà là mais auquel on ne prêtait aucune attention.

Et surtout, chacun fabrique ses propres images.

C’est cette expérience-là qui m’intéresse. Pas simuler mon handicap. Déplacer le regard.

Ce qui, pour un spectacle à voir les yeux fermés, constitue déjà un programme assez ambitieux.

Quatre formes, quatre relations

Je commence finalement à comprendre pourquoi j’ai besoin de tous ces formats.

Ils ne racontent pas seulement différemment. Ils créent des relations différentes.

Avec le livre, quelqu’un entre dans mon histoire à son rythme. Avec une chanson, quelque chose peut se produire en trois minutes, parfois même sans que l’on sache exactement pourquoi.

Avec le podcast, la relation devient plus immédiate : une voix dans des écouteurs, quelques minutes partagées, un rendez-vous.

Et avec le spectacle, nous sommes enfin dans la même pièce. Nous respirons le même air. Nous entendons les mêmes silences. Et pendant quelques instants, nous construisons quelque chose ensemble.

Le lecteur imagine. L’auditeur écoute. La musique fait ressentir. Le spectacle fait expérimenter.

Et moi, au milieu de tout cela, j’essaie toujours de raconter.

Créer n’efface rien

Je me méfie parfois du mot « résilience ».

Il peut donner l’impression qu’une expérience difficile devient intéressante à partir du moment où l’on réussit à en faire quelque chose.

Comme s’il fallait absolument transformer chaque cicatrice en conférence TED, chaque chute en leçon de vie et chaque hospitalisation en chapitre inspirant.

La réalité est beaucoup moins propre.

Certaines expériences font mal. Certaines conséquences restent. Certaines choses ne deviennent jamais de « belles histoires ».

Et créer ne change pas cela.

Écrire un livre n’efface pas ce qui l’a précédé. Composer une chanson ne répare pas automatiquement ce qu’elle raconte. Enregistrer un podcast ne garantit pas que le lendemain sera plus simple. Monter sur scène ne transforme pas magiquement une fragilité en force.

Mais créer permet parfois autre chose : transformer la relation que l’on entretient avec ce qui nous est arrivé.

Et éventuellement partager cette transformation avec d’autres.

Ce qui se passe entre nous

C’est probablement là que mes différents projets se rejoignent réellement.

Je ne crée pas uniquement pour raconter ma vie. Si c’était le cas, un journal intime avec un cadenas ferait parfaitement l’affaire et coûterait probablement beaucoup moins cher.

Ce qui m’intéresse commence lorsque ce que je raconte rencontre quelqu’un.

Lorsqu’une personne lit une page et y reconnaît quelque chose de son histoire. Lorsqu’une chanson réveille un souvenir. Lorsqu’un épisode du podcast accompagne quelqu’un pendant quelques minutes. Lorsqu’un spectateur rit d’une situation qu’il n’aurait peut-être jamais imaginée.

Ou lorsqu’un silence, dans une salle, permet simplement de ressentir quelque chose.

À ce moment-là, l’histoire change de nature. Elle n’est plus seulement la mienne. Elle devient un espace de rencontre.

Une histoire ne se raconte pas qu’une fois

Je continuerai donc probablement à écrire. À enregistrer. À composer. Et maintenant à expérimenter la scène.

Pas parce que je n’arrive pas à choisir.

Enfin, pas uniquement.

Mais parce que chaque forme permet d’approcher quelque chose que les autres laissent de côté.

Le livre m’a permis de regarder derrière moi. La musique me permet de transformer certaines émotions. Le podcast accompagne ce qui se construit aujourd’hui.

Et Illuminé va me permettre de découvrir ce qui se passe lorsque cette histoire quitte complètement mes mains pour devenir une expérience vécue avec un public.

Je ne sais pas encore exactement ce que donnera ce spectacle. Et finalement, c’est plutôt une bonne nouvelle.

Une expérimentation dont on connaît déjà le résultat porte généralement un autre nom.

Alors je vais essayer.

Écrire. Chanter. Raconter. Jouer.

Me tromper probablement. Recommencer certainement.

Et continuer à chercher la bonne manière de transformer ce que j’ai vécu en quelque chose qui puisse rencontrer la vie des autres.

Parce qu’au fond, je crois que c’est cela qui relie toutes mes créations.

Une histoire ne se raconte pas qu’une fois.

Et heureusement.

La mienne n’a pas encore fini de s’écrire.

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