Encore aujourd’hui, il arrive que certaines personnes soient étonnées lorsqu’elles apprennent que je vais au cinéma.
La réaction m’amuse souvent. Après tout, sur le papier, je peux comprendre la contradiction.
Je suis aveugle.
Et j’adore le cinéma.
Les salles obscures, même.
Il faut reconnaître que l’expression était presque faite pour moi.
Le cinéma ne se regarde pas seulement
J’ai toujours aimé les histoires. Celles qu’on écrit. Celles qu’on raconte. Celles qu’on chante. Et celles que l’on projette sur un écran.
Évidemment, ma manière de vivre un film n’est pas exactement celle de la majorité des spectateurs. Je ne vois pas les images. Mais cela ne signifie pas qu’elles n’existent plus pour moi.
Il y a les dialogues. Les voix. La musique. Les bruitages. Les silences aussi, parfois incroyablement parlants.
Il y a tout ce que le son permet de comprendre et tout ce que mon imagination vient compléter.
Et lorsqu’elle est disponible, il y a bien sûr l’audiodescription, qui peut donner accès à ce que les dialogues et l’environnement sonore ne permettent pas de saisir.
Mais aller au cinéma ne se résume pas davantage à l’audiodescription qu’à l’écran.
Une salle obscure est aussi un lieu de rencontres
Le cinéma est pour moi un loisir assez sécurisant.
Une fois installé dans la salle, je sais où je suis. Je peux me laisser porter par le film, particulièrement lorsque l’audiodescription me permet d’accéder à tout ce que le son et les dialogues ne racontent pas.
Mais paradoxalement, ce loisir qui se pratique dans le noir est aussi l’un de ceux qui me permettent de maintenir beaucoup de lien.
Je participe régulièrement à des avant-premières avec audiodescription. Avant le film, après la projection, dans les files d’attente ou au détour d’un festival, je rencontre des spectateurs avec lesquels j’échange.

Et puis il y a les artistes.
Des comédiens, des réalisateurs, des scénaristes, des équipes de films… Toutes ces personnes qui donnent vie aux histoires avant qu’elles arrivent jusqu’à nous.
Ces rencontres comptent presque autant que les projections.
Depuis cinq ans, Séries Mania à Lille est d’ailleurs devenu pour moi un rendez-vous incontournable. J’y retrouve cette même énergie, mais autour du petit écran : découvrir, écouter, rencontrer, échanger.
Finalement, cette passion me permet aussi de faire se rencontrer deux dimensions de ma vie que je n’ai pas envie de séparer : le plaisir d’être spectateur et mon engagement pour rendre la culture accessible au plus grand nombre.
Je peux parler d’audiodescription et d’accessibilité culturelle. Mais je peux aussi simplement débattre d’un film que j’ai adoré ou détesté. Et ça aussi, c’est important.
Parce que l’accessibilité ne devrait pas seulement permettre à une personne handicapée d’entrer dans une salle.
Elle devrait lui permettre d’en ressortir avec la même chose que les autres : une émotion, une opinion et l’envie d’en parler.
J’aime aussi le cinéma pour la salle
J’aime entrer dans un cinéma. J’aime cette parenthèse.
Pendant deux heures, le téléphone disparaît, le quotidien reste dehors et une histoire prend toute la place.
Il y a aussi quelque chose que l’on oublie parfois : un film se vit avec les autres.
Un rire qui traverse une salle. Un silence collectif. Une réaction que l’on entend quelques rangées plus loin.
Cette drôle d’énergie qui apparaît lorsque des dizaines ou des centaines de personnes vivent la même histoire au même moment.
« Mais qu’est-ce que tu vas faire au cinéma ? »
La question n’est généralement pas méchante. Elle traduit surtout une représentation assez logique du cinéma : un art de l’image.
Et pourtant, lorsqu’on perd la vue, on ne perd pas nécessairement le goût des choses que l’on aimait. On apprend parfois simplement à les vivre autrement.
C’est valable pour le cinéma comme pour beaucoup d’autres choses de mon quotidien.
Je ne vais pas dans une salle pour démontrer qu’un aveugle peut aller au cinéma.
Je vais au cinéma parce que j’aime le cinéma.
La nuance est importante.
Je n’ai pas envie que chacun de mes gestes ordinaires devienne une performance liée au handicap.
Parfois, je veux juste prendre une place, m’installer dans un fauteuil et découvrir une histoire.
Et parfois, un film reste avec moi
C’est probablement ce que j’aime le plus.
Sortir de la salle et ne pas en sortir complètement. Continuer à penser à une scène. À une phrase. À un personnage.
Faire des rapprochements avec ma propre histoire. Avoir envie d’en parler.
Parfois même avoir envie d’écrire à celles et ceux qui ont créé le film.
Parce qu’une œuvre réussie ne s’arrête pas au générique de fin. Elle voyage avec nous un peu plus longtemps.
Et peut-être est-ce aussi pour cela que le cinéma occupe une place particulière dans ma vie de créateur.
Je sais ce que cela fait de recevoir une histoire. Cela nourrit forcément mon envie d’en raconter à mon tour.
Finalement, les salles obscures me vont plutôt bien
Je pourrais terminer avec une grande leçon sur l’accessibilité culturelle.
Elle existe, évidemment. L’audiodescription, l’information sur les séances accessibles et l’autonomie pour accéder aux œuvres restent de vrais sujets.
Mais aujourd’hui, je n’ai pas envie de transformer une sortie au cinéma en plaidoyer.
Parce que l’inclusion, c’est peut-être aussi cela. Pouvoir raconter quelque chose de parfaitement banal.
Je suis allé au cinéma.
J’ai découvert une histoire. J’ai passé un bon moment. Et j’y retournerai probablement.
Aveugle ou pas.
Après tout, je n’ai jamais trouvé meilleur endroit qu’une salle obscure pour y voir un peu plus clair.
