Nicolas Karasiewicz avec son fils lors de l’éclipse du 12 août 2026

Père, aveugle : ce que mes enfants m’ont appris à voir

Quand on est aveugle et que l’on devient père, il y a une question qui revient assez vite : comment tu vas faire ?

Comment tu vas changer une couche ? Comment tu vas préparer un biberon ? Comment tu vas surveiller tes enfants ? Comment tu vas les accompagner à l’école ? Comment tu vas savoir s’ils font une bêtise ?

Bref : comment un père qui ne voit pas peut-il être père ?

La question n’est pas complètement absurde. Mais avec les années, j’ai compris qu’elle en disait parfois davantage sur notre représentation du handicap que sur la parentalité elle-même.

Parce que je suis devenu père comme beaucoup d’autres hommes : sans mode d’emploi.

Et mes enfants n’en avaient manifestement pas reçu davantage.

Apprendre à faire autrement

Je suis déficient visuel depuis toujours. Je n’ai donc pas découvert le handicap en devenant père. Depuis l’enfance, j’ai appris à contourner, anticiper, écouter, toucher, demander parfois de l’aide et inventer mes propres façons de faire.

La parentalité a simplement déplacé le terrain de jeu.

Quand mes enfants étaient petits, il fallait trouver des astuces. Sécuriser davantage certaines choses. Organiser l’espace. Utiliser le toucher, l’ouïe, les habitudes. Apprendre aussi à faire confiance.

Mais surtout, il fallait accepter une évidence : je ne ferais pas toujours comme les autres parents.

Et alors ?

Nous avons cette étrange habitude de confondre « faire différemment » avec « ne pas savoir faire ».

Pourtant, mes enfants n’avaient pas besoin d’un père qui corresponde à une représentation standardisée de la parentalité. Ils avaient besoin de leur père.

Ils ont grandi avec ma canne blanche

Pour eux, ma déficience visuelle n’a jamais été une grande révélation.

Elle faisait partie du décor.

Il y avait papa. Il y avait sa canne blanche. Il y avait certaines choses que je pouvais faire seul, d’autres pour lesquelles nous devions nous organiser autrement.

Et puis ils ont grandi.

Les rôles ont parfois commencé à se déplacer. Un enfant peut spontanément signaler un obstacle, décrire quelque chose ou donner une information que je ne peux pas percevoir.

C’est là qu’une frontière devient essentielle.

Je suis leur père. Ils ne sont pas mes aidants.

Je peux accepter leur aide sans leur donner la responsabilité de mon handicap.

Cette distinction paraît subtile. Pour moi, elle est fondamentale.

Parce que l’autonomie ne signifie pas tout faire seul. Elle signifie aussi savoir construire les bonnes interactions avec les personnes et l’environnement qui nous entourent, sans faire peser sur elles ce qui nous appartient.

Et puis la vie ne s’est pas arrêtée au handicap

Pendant longtemps, j’aurais probablement pu raconter mon histoire uniquement sous cet angle : Nicolas, père aveugle de trois enfants.

Ce serait vrai.

Mais ce serait terriblement incomplet.

Parce qu’au fil des années sont arrivées d’autres choses. Des difficultés, des séparations, des chutes, des hospitalisations, des problèmes de santé mentale et l’alcool qui a progressivement pris une place qu’il n’aurait jamais dû prendre.

Et là, la question de la paternité est devenue beaucoup plus inconfortable.

Il est relativement facile de raconter comment un père aveugle réussit à changer une couche.

Il est beaucoup plus difficile d’écrire que l’on n’a pas toujours été le père que l’on aurait voulu être.

Pourtant, raconter uniquement mes victoires reviendrait à fabriquer un personnage.

Or j’essaie précisément, depuis quelque temps, de sortir des personnages.

Être père quand on essaie de se reconstruire

Au moment où j’écris ces lignes, je suis hospitalisé en addictologie.

Voilà maintenant plus de cinquante jours que je ne consomme plus d’alcool.

Et dans ce drôle d’endroit où je travaille beaucoup sur mes émotions, mes automatismes, mes relations et la place que j’occupe dans mon environnement, une question revient forcément :

quel père ai-je envie d’être maintenant ?

Je ne peux pas modifier hier.

Je peux en revanche travailler sur aujourd’hui.

J’apprends notamment à ralentir. À reconnaître certaines émotions avant qu’elles deviennent trop fortes. À demander de l’aide. À comprendre qu’une accumulation de petites choses peut parfois provoquer une perte de contrôle.

Et finalement, je découvre quelque chose d’assez amusant : mes enfants m’ont appris cela bien avant les soignants.

Avec un enfant, on peut prévoir énormément de choses. Et puis il suffit de quelques secondes pour que le programme vole en éclats.

La parentalité est peut-être l’une des meilleures écoles de l’adaptation.

Je ne veux pas leur apprendre à être forts

Pendant longtemps, j’ai beaucoup valorisé cette idée.

Être fort. Se relever. Continuer. Ne rien lâcher.

Je connais bien ce vocabulaire. Il accompagne souvent le handicap.

On vous trouve courageux parce que vous prenez le métro. Inspirant parce que vous allez travailler. Extraordinaire parce que vous faites finalement quelque chose d’assez ordinaire.

Aujourd’hui, j’ai envie de transmettre autre chose à mes enfants.

Vous avez le droit de ne pas être forts tout le temps.

Vous avez le droit d’avoir peur. De manquer de confiance. De vous tromper. De demander de l’aide. De changer d’avis. De tomber.

Ce qui compte n’est peut-être pas tellement d’éviter toutes les chutes.

C’est d’apprendre à comprendre ce qui s’est passé et à décider de ce que l’on fera ensuite.

Je crois que c’est également ce que j’apprends actuellement.

Père, aveugle

Je ne sais pas encore combien de fois j’écrirai ici sur la parentalité. Mais elle fait forcément partie de ce que je raconte.

Parce que mon histoire ne se découpe pas proprement en cases : d’un côté le handicap, de l’autre l’addiction, ailleurs la paternité, la santé mentale ou la reconstruction.

Tout cela se croise.

Être père a façonné l’homme que je suis autant que le handicap, les chutes ou les recommencements.

Alors, sur ce site, je continuerai à raconter ces croisements. Sans parler à la place de mes enfants. Sans faire de notre vie une démonstration. Et sans prétendre avoir trouvé le mode d’emploi.

Simplement raconter ce que cela fait d’être un homme, un père et un aveugle qui continue lui aussi à apprendre.

J’ai découvert avec Sortir de l’ombre quelque chose que je n’avais pas anticipé : mettre des mots sur ce que l’on vit permet parfois de voir autrement ce que l’on croyait déjà connaître.

Même quand, comme moi, on ne voit pas.

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